Depuis 1970, la surface du bureau a été divisée par quatre. Face à la crise écologique, il n’est pas impossible que son développement soit restreint. La fin du bureau : un scénario inconcevable au XXème siècle, mais probable au XXIème siècle ?

UN MOUVEMENT DÉJÀ EN MARCHE

C’est un phénomène qui n’est pas nouveau et que les cols blancs mesurent bien au quotidien : la surface du poste de travail tertiaire tend à diminuer. Conséquence de la dématérialisation du travail et de la « rationalisation des coûts », sa surface a même décru de 75% depuis 1970, à en croire l’association Corenet. Un phénomène qui – heureusement pour le salarié – s’accompagne d’une libération du lieu de travail : on travaille désormais dans le train, l’avion, la voiture, au Starbucks, au McDo, au café du village, à l’hôtel, à domicile, à la plage…

Ce qui se mesure à échelle individuelle n’est toutefois pas systématiquement visible à l’échelle sociétale. Le tertiaire a gardé une place importante dans l’urbanisme des dernières décennies. Plusieurs raisons à cela : la tertiarisation continue de l’économie – générant une demande croissante de postes – et le besoin de renouveller le parc immobilier de la première génération, devenu vétuste.

Pourtant, à y regarder de plus près, le mouvement est en marche. Certaines entreprises de la nouvelle économie ont d’ores et déjà franchi le cap du « zéro bureau ». Et surtout, la majorité des entreprises sont entrées dans une période de transition, en particulier les grandes entreprises, adeptes des « new ways of working » : un quart des actifs français pratiquent désormais le télétravail, les programmes d’aménagement en flex-office sont désormais monnaie courante (partage des postes de travail afin d’en réduire le nombre), et l’usage du coworking explose (location de postes flexibles courte-durée, à la demande).

Les acteurs de l’immobilier tertiaire relaient eux-mêmes une conception renouvelée du bureau : il s’agit de penser le bureau comme un « hub », comme un camp de base dans lequel on se retrouve pour sociabiliser, pour collaborer, pour innover… Mais pas forcément au quotidien, pas forcément pour travailler en solo, car le télétravail est rentré dans les moeurs. Le mouvement est donc en marche ; mais nous n’en sommes pas encore au point d’imaginer une « décroissance du bureau ».

FREINS À LA DÉCROISSANCE DU BUREAU

La transition vers un avenir réduisant la place du bureau dans la ville bute sur deux types de freins. Tout d’abord, le frein des habitudes, de l’héritage du XXème siècle qui a institué chez le salarié le besoin de « se voir » pour bien intéragir, et l’attente d’une sociabilisation par le travail. Un sociologue dirait qu’il s’agit là d’un postulat discutable, un anthropologue dirait qu’il s’agit d’une croyance. Exemple : naguère, pour rédiger un dictionnaire, on construisait une Académie dans laquelle des Académiciens se réunissaient ; aujourd’hui, l’encyclopédie (Wikipedia) est élaborée par des contributeurs ne se connaissant pas et n’utilisant pas de bureaux. Autre exemple : le télétravail, dont le succès croissant montre qu’il n’est pas nécessaire de se voir pour travailler, du moins pas tous les jours. Sur le volet sociabilisant du travail, s’il est souvent souligné que le « 100% télétravail » nuit à l’engagement, il faut aussi rappeler que depuis 50 ans, le temps de travail se réduit et que la sociabilité des travailleurs se redirige vers leurs familles et leurs amis. N’est-ce pas une bonne chose ?

Second type de freins, plus feutré : l’intérêt des acteurs publics et privés. Côté collectivités, on aime le bureau comme le supermarché, car cela signifie plus de revenus fiscaux, plus d’emplois et une meilleure attractivité territoriale. Côté privé, il suffira de rappeler que le marché de l’immobilier  d’entreprises représente des dizaines de milliards d’euros d’investissements – et de revenus – chaque année en France. 

Plus généralement, les freins à la disparition du bureau relèvent d’une certaine croyance des temps modernes, qui tend à sacraliser le travail. On ne construit plus de châteaux ni de clochers ni de beffrois, mais des gratte-ciels de bureaux. Le travail, naguère invisible dans le paysage, est désormais consacré dans des tours gigantesques arborant les grandes marques du capitalisme.

Mais avec l’évolution des valeurs et des croyances, ce rituel pourrait être remis en cause. « Stop aux constructions nuisibles et inutiles », nous dit ainsi depuis plusieurs années l’Union Internationale des Architectes.

DE L’INTÉRÊT D’OUVRIR UN DÉBAT

Deux raisons pourraient nous amener dans les prochaines années à ouvrir un débat public sur l’avenir du bureau. La première raison est de nature urbanistique. Dès lors que le bureau est conçu sous forme concentrée d’immeubles et de quartiers d’affaires, penser la ville avec ce bureau, c’est perpétuer l’urbanisme fonctionnaliste séparant habitat, consommation et travail. Un modèle d’urbanisme dont on connaît aujourd’hui les méfaits : temps de déplacements, coût des infrastructures de transport, cités dortoirs, désagrégation des communautés locales, désociabilisation des individus… En ce sens, le développement du coworking apparaît comme une évolution intéressante, permettant de relocaliser le travail et de revitaliser la vie communale.

La seconde raison tient à la crise écologique à laquelle nous faisons face. Construire des bureaux signifie : artificialisation des sols, surexploitation des matières premières (notamment le sable dont les réserves s’épuisent), consommation d’énergie, génération de déchets au quotidien, et de déchets mal recyclés à l’heure de la démolition du bâtiment. D’autre part, aller au bureau signifie : des déplacements pendulaires générant une pollution tout azimut (carbone et particules fines, toxicité des matériaux utilisés pour construire des voitures…) ; et des infrastructures qui contribuent à leur tour à l’artificialisation des sols, à l’exploitation de matières premières, etc. Tout cela pour in fine, n’utiliser le bâtiment que 20% du temps si l’on tient compte des week-ends, des vacances et d’une journée de travail limitée à 8h.

ZÉRO BUREAU : QUELS IMPACTS ?

Imaginons maintenant que le bureau disparaisse de nos villes, que cela résulte d’une désertion progressive par les salariés, ou de restriction réglementaires à des fins environnementales.

Ce scénario aurait pour première conséquence de poser des questions juridiques de taille. Comment en effet transposer la réglementation en vigueur en matière d’environnement de travail aux espaces tiers de travail ? La question se pose d’ores et déjà concernant le télétravail à domicile, où il est impossible d’appliquer le Code du Travail (renouvellement d’air, issue de secours, toilettes hommes-femmes…). Demain, les hôtels, les coworking-spaces, les McDo et les Starbucks devront-ils appliquer ces réglementations ? Quid par ailleurs des mesures visant à assurer la confidentialité et la sécurité des données ? Quid enfin de la question fiscale ? Aujourd’hui, la localisation des établissements et la surface des bureaux génèrent des revenus fiscaux conséquents pour les collectivités publiques. Demain, faudra-t-il calculer cette fiscalité sur base de localisation quotidienne des télétravailleurs ?

Sur un registre moins terre-à-terre, la disparition du bureau aurait pour seconde conséquence de repenser l’urbanisme. L’idéal moderniste, que l’on imaginait dans les années 50 constitué de voitures volantes et de petites maisons dans la prairie, a accouché d’un triste paysage d’autoroutes sales, de mornes étalements péri-urbains, d’immeubles en béton terne, de quartiers d’affaires sans âmes…

Aussi la « smart city » n’est-elle peut être pas la ville actuelle version câbles et capteurs à chaque coin de rue. Mais une ville – comme le proposait le modèle des « garden cities » anglaises du XIXe siècle – où le travail, le loisir et la consommation seraient relocalisés près du domicile. Dans cette ville, le coworking local remplacerait la tour de bureaux centralisés, tout comme les commerces locaux reprennent aujourd’hui le pas sur les hypermarchés.

Il va de soi qu’un tel scénario est discutable. Car l’habitude de « se voir » au travail est profondemment ancrée dans nos moeurs, et la construction de bureaux alimente le modèle économique de nos sociétés. C’est toutefois en réfléchissant à l’impact de nos habitudes, et au monde que l’on souhaite offrir à nos enfants, que ce scénario pourra s’imaginer collectivement. Première étape : laisser les travailleurs choisir leur sociabilité, leur mobilité, et surfer d’un lieu à un autre en fonction de leurs besoins et de leurs envies ?

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